Rapport à l’autre à l’ère des avatars et de l’IA

Les progrès récents de l’intelligence artificielle permettent désormais de créer des avatars capables de converser, d’exprimer des émotions, de mémoriser des préférences personnelles et de simuler une forme de relation humaine. Ces technologies connaissent une popularité croissante et occupent une place toujours plus importante dans la sphère intime de certaines personnes.

Bien que ces outils puissent répondre à des besoins réels de compagnie ou réduire temporairement le sentiment de solitude, ils soulèvent également des questions importantes sur l’évolution du rapport à l’autre, sur la place de l’altérité dans les relations humaines et sur certaines dynamiques qui peuvent rappeler les mécanismes présents dans les violences sexuelles.

Au CIVAS, nous croyons qu’il est essentiel d’aborder ces questions avec nuance. L’objectif n’est pas de diaboliser la technologie, mais d’examiner ses effets potentiels sur les comportements, les représentations et les relations humaines.

Des relations conçues pour répondre aux désirs de l’utilisateur

Contrairement aux relations humaines réelles, les avatars alimentés par l’intelligence artificielle sont programmés pour s’adapter aux besoins et aux préférences de leur utilisateur.

Ils offrent généralement une disponibilité constante, peu de contradictions, peu de conflits et une capacité importante à confirmer ou valider les attentes de la personne qui les utilise.

Cette caractéristique explique en partie leur popularité. Pour certaines personnes vivant de l’isolement, de l’anxiété sociale ou des difficultés relationnelles, ces outils peuvent procurer un sentiment de présence, d’écoute et de réconfort.

Toutefois, plusieurs chercheurs soulignent que les relations humaines se distinguent précisément parce qu’elles impliquent la rencontre d’une personne autonome, dotée de désirs, de limites et de besoins qui ne correspondent pas toujours aux nôtres.

La disparition progressive de l’altérité

L’un des concepts les plus importants pour réfléchir à ces enjeux est celui de l’altérité.

L’altérité désigne la capacité de reconnaître l’autre comme un être distinct de soi. Une personne possède sa propre subjectivité, ses propres émotions, ses propres refus et ses propres limites.

Les relations humaines exigent donc de composer avec l’imprévu, la frustration, le compromis et parfois le rejet.

Or, les avatars relationnels reposent souvent sur une logique inverse : ils sont conçus pour s’adapter à l’utilisateur plutôt que pour lui résister.

Cela soulève une question fondamentale : que devient notre capacité à reconnaître l’autre dans sa différence lorsque nos expériences relationnelles sont de plus en plus construites autour d’entités programmées pour répondre à nos besoins?

À long terme, certains auteurs craignent que la multiplication de ces interactions contribue à normaliser une vision des relations où la réciprocité et la négociation occupent une place réduite.

Entre soulagement de la solitude et risque d’isolement

La recherche actuelle présente un portrait nuancé.

Certaines études suggèrent que les compagnons virtuels peuvent effectivement réduire le sentiment de solitude à court terme et procurer un sentiment de soutien émotionnel. D’autres travaux soulignent cependant que leur utilisation intensive pourrait contribuer au retrait progressif des relations humaines réelles chez certaines personnes plus vulnérables.

Le paradoxe est important : un outil conçu pour répondre à la solitude peut parfois devenir un substitut aux interactions humaines plutôt qu’un complément à celles-ci.

Lorsque les échanges virtuels remplacent progressivement les rencontres réelles, la personne risque d’être moins exposée aux expériences relationnelles qui favorisent le développement de l’empathie, de la tolérance à la frustration et des habiletés sociales.

Quel lien avec les violences sexuelles?

À première vue, les avatars et les violences sexuelles peuvent sembler relever de réalités complètement différentes. Pourtant, certaines réflexions méritent d’être soulevées.

La grande majorité des personnes qui utilisent ces technologies ne commettront évidemment jamais de violence sexuelle. Cependant, plusieurs spécialistes de la prévention des violences rappellent que celles-ci reposent souvent sur une difficulté à reconnaître pleinement l’autre comme un sujet autonome.

Les violences sexuelles ne sont pas uniquement liées à la sexualité. Elles impliquent fréquemment des dynamiques de pouvoir, de contrôle, d’appropriation ou de réduction de l’autre à la satisfaction de ses propres besoins.

Dans cette perspective, certaines formes de sexualité numérique basées sur des partenaires artificiels entièrement personnalisables soulèvent des questions éthiques importantes. Lorsqu’un partenaire virtuel existe uniquement pour satisfaire les attentes de l’utilisateur, sans capacité réelle de consentement, de refus ou de négociation, la relation s’organise autour des désirs d’une seule personne.

Bien entendu, utiliser un avatar ou interagir avec une intelligence artificielle ne conduit pas automatiquement à développer des comportements problématiques. Toutefois, il est légitime de se demander quels apprentissages relationnels sont favorisés lorsque l’autre est constamment disponible, configurable et exempt de toute autonomie réelle.

Le consentement comme apprentissage relationnel

Les relations humaines nous apprennent que l’autre possède des limites qui doivent être respectées.

Le consentement ne consiste pas uniquement à dire « oui » ou « non ». Il implique la reconnaissance de l’autonomie de l’autre, de sa liberté de choisir et de sa capacité à refuser.

Dans une relation avec un avatar, cette dimension disparaît nécessairement puisque l’entité artificielle n’est pas un sujet autonome.

Plusieurs spécialistes estiment donc qu’il devient important de réfléchir aux messages culturels transmis par certaines technologies lorsqu’elles reproduisent des formes de relations où l’autre apparaît entièrement disponible et sans véritable pouvoir décisionnel.

Cette réflexion est particulièrement pertinente dans les démarches de prévention des violences sexuelles, où l’on cherche justement à développer l’empathie, la réciprocité et la reconnaissance de l’autre comme une personne à part entière.

Préserver la place du lien humain

L’intelligence artificielle continuera de transformer nos habitudes relationnelles au cours des prochaines années. Les avatars et compagnons virtuels feront vraisemblablement partie de cette évolution.

Le défi collectif ne sera pas nécessairement de refuser ces technologies, mais d’éviter qu’elles remplacent les expériences humaines qui permettent le développement de l’empathie, du respect mutuel et de la capacité à composer avec l’altérité.

Au CIVAS, cette réflexion rejoint directement les fondements de la prévention des violences sexuelles. Une société plus sécuritaire repose sur la capacité de reconnaître l’autre comme un être humain complet, doté de droits, de limites et d’une autonomie qui mérite d’être respectée.

À mesure que les technologies deviennent plus performantes, préserver cette capacité de rencontre avec l’autre constituera sans doute l’un des enjeux sociaux les plus importants de notre époque.

Sources

American Psychological Association (APA). AI Chatbots and Digital Companions Are Reshaping Emotional Connection (2026).

De Freitas, J., Oğuz-Uğuralp, Z., Uğuralp, A.K. et Puntoni, S. AI Companions Reduce Loneliness, Journal of Consumer Research (2026).

Jacobs, K. A. Digital Loneliness—Changes of Social Recognition through AI

Artificial Intelligence and the Future of Otherness: What Kind of Other Can an AI Be for a Human? AI & Society (2025).

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Catherine Pouliot

Sexologue et directrice générale