Comprendre la dérive incel : quand la souffrance cherche des réponses au mauvais endroit

À la suite des événements tragiques survenus récemment, plusieurs personnes s’interrogent sur le phénomène incel (« involuntary celibate » ou célibataire involontaire).

Il est essentiel de rappeler d’emblée qu’éprouver de la solitude, vivre des difficultés relationnelles ou accumuler des expériences de rejet amoureux ne constitue pas un facteur de danger en soi. Ces expériences font partie de la réalité de nombreuses personnes. La littérature scientifique montre toutefois que certaines vulnérabilités psychologiques peuvent, dans certains contextes, favoriser l’adhésion à des discours misogynes ou extrémistes. Ce n’est donc pas le célibat qui est préoccupant, mais la manière dont une personne en vient à comprendre et à interpréter sa souffrance.

 

Ce que nous savons aujourd’hui

Les recherches récentes suggèrent que les hommes qui adhèrent fortement à l’idéologie incel présentent souvent plusieurs caractéristiques communes :

  • un sentiment chronique de rejet ou d’exclusion;
  • une faible estime de soi;
  • des difficultés à développer des relations intimes satisfaisantes;
  • un sentiment d’injustice ou d’humiliation;
  • des croyances rigides concernant les relations entre les hommes et les femmes;
  • une tendance à attribuer leurs difficultés à des causes externes plutôt qu’à des facteurs multiples et complexes;
  • un isolement social important.

 

Plusieurs auteurs soulignent que ce n’est généralement pas la haine qui apparaît en premier. C’est la souffrance. La colère, le ressentiment et parfois la radicalisation apparaissent souvent plus tard, lorsque cette souffrance rencontre des discours qui offrent des explications simplistes à des réalités complexes.

 

Ce que nous observons comme clinicien·ne·s

Dans notre pratique clinique, nous constatons régulièrement que plusieurs hommes vivent une détresse réelle liée à leur vie affective, sexuelle ou relationnelle.

Certains se sentent invisibles. D’autres ont l’impression de ne jamais être choisis. Certains vivent difficilement les ruptures, les rejets ou les comparaisons sociales amplifiées par les réseaux sociaux. Ces souffrances méritent d’être entendues.

Cependant, lorsque ces expériences sont interprétées à travers un prisme de victimisation collective « les femmes ne veulent plus des hommes comme moi », « les femmes sont responsables de ma souffrance », « la société favorise systématiquement les autres » le risque est de transformer une blessure personnelle en colère dirigée vers un groupe entier.

Cette transformation psychologique est importante à comprendre. Elle permet de passer d’une réflexion sur soi à une recherche de coupables. Elle remplace progressivement la nuance par la certitude. Elle diminue la capacité à reconnaître l’individualité des autres.

Elle favorise le développement d’une vision du monde opposant des catégories de personnes plutôt que des êtres humains singuliers.

 

Comment éviter la dérive?

La prévention ne consiste pas à convaincre quelqu’un qu’il ne souffre pas.

Elle consiste à l’aider à comprendre sa souffrance sans tomber dans des explications simplistes ou haineuses.

  1. Reconnaître sa souffrance sans chercher de bouc émissaire

La solitude, le rejet et la frustration sont des expériences humaines difficiles.

Mais lorsqu’une personne attribue systématiquement sa détresse à un groupe entier, elle risque de s’éloigner de la compréhension réelle de ce qu’elle vit.

Une question importante à se poser est :

« Est-ce que je cherche à comprendre ma souffrance ou à trouver quelqu’un à blâmer? »

  1. Se méfier des discours qui transforment les individus en catégories

Les idéologies extrémistes reposent souvent sur le même mécanisme : réduire des personnes complexes à des stéréotypes.

Lorsque toutes les femmes deviennent « les femmes », lorsque tous les hommes deviennent « les hommes », la nuance disparaît.

La pensée critique consiste justement à résister à ces généralisations.

  1. Diversifier ses sources d’influence

Les algorithmes ont tendance à nous présenter davantage de contenus semblables à ceux que nous consultons déjà. Une personne qui consomme régulièrement du contenu alimentant la colère risque progressivement d’être exposée à une vision de plus en plus homogène du monde.

Sortir de sa bulle informationnelle constitue un facteur de protection important.

  1. Développer sa capacité à tolérer la frustration

Les recherches en psychologie montrent que plusieurs formes de radicalisation reposent sur une faible tolérance à certaines expériences douloureuses : rejet, échec, humiliation ou perte de statut. Apprendre à vivre ces expériences sans les transformer en ressentiment constitue une compétence psychologique essentielle.

  1. Maintenir des relations humaines réelles

L’isolement représente l’un des facteurs les plus fréquemment observés dans les trajectoires de radicalisation. Les relations réelles permettent de nuancer les perceptions, de confronter certaines croyances et de maintenir un contact avec la complexité du monde humain. 

Un message aux hommes qui se reconnaissent

Si vous vivez de la solitude, de la frustration ou de la colère dans votre vie affective, votre souffrance est réelle. Elle mérite d’être entendue. Mais les conclusions que vous en tirez sur les femmes risquent de vous enfermer davantage et d’alimenter votre colère.

– Les femmes ne sont pas un groupe uniforme.

-Les hommes non plus.

-Les relations humaines sont infiniment plus complexes que ce que proposent les discours de haine.

-Demander de l’aide, parler de sa détresse, développer ses habiletés relationnelles et remettre en question certaines croyances peut demander du courage. Mais ce sont souvent ces démarches qui permettent de sortir de l’isolement et de construire des relations plus satisfaisantes.

 

Notre position

Au CIVAS Montérégie, nous croyons qu’il est possible d’intervenir avant que la souffrance, l’isolement, le ressentiment ou certaines idéologies hostiles ne se transforment en comportements destructeurs.

La prévention passe notamment par le développement des compétences relationnelles, l’expression des émotions, la réflexion critique face aux discours extrémistes et la création d’espaces où la détresse peut être entendue sans être transformée en haine.

La douleur mérite d’être accueillie.

La violence et la haine ne constituent jamais une solution.

 

Références

  • William Costello, Buss, D. M., & Shackelford, T. K. (2022). Research on involuntary celibacy and male mating psychology.
  • Brian Van Brunt & Taylor, C. (2021). Understanding the Incel Community.
  • Centre for Research and Evidence on Security Threats (CREST) (2023). Incel ideology and pathways to violent extremism.
  • American Psychological Association. Literature on grievance-based violence, masculinity and social isolation.

Sources

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Catherine Pouliot

Sexologue et directrice générale