De la cour d’école au campus : quand la tolérance devient complicité

Regard sur l'actualité

Une pétition pour « légaliser le viol » circule dans une école secondaire de la Montérégie.
Quelques semaines plus tard, l’affaire de l’Université Cornell, où une étudiante allègue avoir
été victime d’un viol collectif impliquant sept étudiants, bouleverse l’Amérique du Nord. À
première vue, ces événements semblent appartenir à des réalités complètement différentes.
Pourtant, ils nous obligent à réfléchir à une question fondamentale : comment une société
en vient-elle à tolérer l’intolérable?

Comme intervenant·e·s en prévention des violences sexuelles, nous savons qu’une agression
sexuelle ne surgit généralement pas dans le vide. Elle ne s’explique pas uniquement par la
présence d’un individu violent ou déviant. Elle prend également racine dans un contexte
social où certains discours, certaines attitudes et certains comportements deviennent
progressivement acceptables, banalisés ou excusés.

La majorité des jeunes ayant participé à une pétition choquante ne commettront jamais
d’agression sexuelle. La majorité des personnes qui rient d’une blague sur le viol ne
deviendront jamais des auteur·e·s de violence sexuelle. Mais ces gestes contribuent malgré
tout à façonner une culture où la dignité des victimes, le consentement et le respect des
limites peuvent perdre de leur importance.

Depuis plus de cinquante ans, la recherche démontre que les mythes entourant les
violences sexuelles influencent profondément notre perception des victimes et des
agresseur·e·s. Plus une personne adhère à des croyances qui minimisent les agressions
sexuelles ou en déplacent la responsabilité vers la victime, plus elle tend à sous-estimer la
gravité des gestes commis et à diminuer la responsabilité de l’agresseur. Ce phénomène ne
se manifeste pas seulement dans les salles d’audience ou les médias. Il se construit dans
les conversations entre amis, sur les réseaux sociaux, dans les groupes de discussion et
parfois même dans les corridors des écoles.

La pétition ayant circulé dans une école secondaire n’est probablement pas née d’une
volonté réelle de modifier les lois. Elle s’inscrit plutôt dans un climat où la provocation, la
misogynie et parfois même la violence sexuelle peuvent être utilisées comme source
d’humour ou comme moyen d’obtenir l’approbation du groupe. C’est précisément ce qui doit
nous préoccuper. Car lorsque le viol devient matière à plaisanterie, la souffrance des
victimes risque de devenir abstraite.

L’affaire de l’Université Cornell illustre quant à elle ce qui peut arriver lorsque les
mécanismes de protection du groupe cessent de fonctionner. Au-delà des allégations
elles-mêmes, ce qui a profondément choqué l’opinion publique est la présence de nombreux
témoins directs ou indirects, ainsi que les échanges entre étudiants qui semblent avoir
normalisé la situation plutôt que de la dénoncer.
Les chercheurs parlent souvent de « normes sociales ». Nous avons tendance à agir en
fonction de ce que nous croyons acceptable au sein de notre groupe. Lorsqu’un
comportement problématique est banalisé, il devient plus difficile de s’y opposer. À l’inverse,
lorsqu’un groupe exprime clairement que certains gestes sont inacceptables, les individus
sont davantage susceptibles d’intervenir, de dénoncer ou de soutenir une victime.

C’est pourquoi la prévention des violences sexuelles ne consiste pas uniquement à identifier
les personnes à risque de commettre une agression. Elle consiste également à agir sur le
climat social dans lequel évoluent les jeunes et les adultes. Chaque intervention qui remet
en question un propos sexiste, chaque discussion sur le consentement, chaque geste de
solidarité envers une victime contribue à établir une norme différente : celle du respect.

Entre une blague, une pétition, un commentaire méprisant ou une agression sexuelle, il
n’existe évidemment pas d’équivalence. Mais il existe parfois une continuité. Les violences
sexuelles ne sont pas seulement le produit d’individus déviants ; elles émergent aussi dans
des contextes où certains discours et comportements deviennent progressivement
tolérables. La prévention commence donc bien avant le passage à l’acte. Elle commence
lorsque nous refusons de banaliser ce qui porte atteinte à la dignité d’autrui. Elle commence
lorsque nous choisissons de ne pas être de simples témoins. Car le contraire de la violence
n’est pas uniquement l’absence d’agression. C’est la présence active d’une culture du
respect, du consentement et de la responsabilité collective.

Sources

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Catherine Pouliot

Sexologue et directrice générale